10-09-2026 18:45 - Mauritanie-FMI : Cercle vicieux de la dette, pillage notoire d'une élite prédatrice et la complicité silencieuse du Fonds . Par Pr ELY Mustapha.

Mauritanie-FMI : Cercle vicieux de la dette, pillage notoire d'une élite prédatrice et la complicité silencieuse du Fonds . Par Pr ELY Mustapha.

Ely Mustapha -- « La dette, disait en 1987, Thomas Sankara est une invention ingénieuse pour asservir les peuples sans avoir besoin de les conquérir. ». En Mauritanie, 2026, cette citation n'a pas pris une ride. Le FMI, lui, non plus.

Nouakchott, septembre 2026. Le ministre des Finances mauritanien, reçoit en grande pompe une mission technique du FMI conduite par le conseiller régional d'AFRITAC Ouest. Les communiqués officiels célèbrent « le renforcement des statistiques des finances publiques et de la dette des entreprises publiques », « la modernisation des statistiques » et « l'amélioration de la qualité de l'information financière ».

Le vocabulaire est rodé, la langue de bois impeccable, le cérémonial rodé. Derrière ce vernis technocratique, une réalité brutale : la Mauritanie s'enfonce dans le piège de la dette avec la bénédiction active du Fonds monétaire international, pendant qu'une élite prédatrice pille les ressources du pays et qu'une administration corrompue dilapide les deniers publics.

J’ai depuis longtemps sonné l’alerte et interpellé les décideurs au FMI , voir notamment mes articles :

Lettre ouverte à Madame Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International (https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/lettre-ouverte-a-madame-christine-116932) La lettre que Madame Christine Lagarde ne m’a jamais écrite (https://haut-et-fort.blogspot.com/2012/06/la-lettre-que-madame-christine-lagarde_24.html)

Non, n'épongez pas la dette mauritanienne ! Par Pr ELY Mustapha. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2021/05/non-nepongez-pas-la-dette-mauritanienne.html) Déclaration 2025 du FMI sur la Mauritanie : un récit économique tronqué. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2025/05/declaration-2025-du-fmi-sur-la.html)

Le nouveau programme : 105,6 millions de dollars pour continuer la même comédie

Le 24 juin 2026, le Conseil d'administration du FMI approuve un nouveau programme de 42 mois au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) et du Mécanisme élargi de crédit (MEDC) : 70,82 millions de DTS (environ 95,8 millions USD), avec un décaissement immédiat de 78,78 millions de DTS (environ 105,6 millions USD).

C'est le énième programme. La Mauritanie cumule les arrangements avec le FMI depuis les années 1980 : standby, FEC, MEDC, FCL, PPI. Chaque nouveau programme arrive avec son lot de « repères structurels », de « critères de performance », de « revues » semestrielles et de « décaissements » conditionnels. Chaque fois, le même discours : « stabilité macroéconomique », « croissance inclusive », « renforcement de la gouvernance », « transparence du secteur public ».

Et chaque fois, le même résultat : la dette publique explose, la pauvreté s'ancre, l'élite s'enrichit, l'administration pourrit.

Au 31 décembre 2023, la dette publique extérieure de la Mauritanie s'élevait à 3,8 milliards USD (environ 48% du PIB), dont plus de 60% auprès de créanciers multilatéraux - le FMI en tête. Le service de la dette absorbe plus de 25% des recettes budgétaires. Le pays consacre plus à rembourser ses créanciers qu'à la santé et à l'éducation réunis.

L'anatomie d'un hold-up organisé : l'élite prédatrice et l'administration complice

Le communiqué de Trust Magazine mentionne « quinze sociétés publiques » dont les données financières 2023-2024 seront « consolidées » grâce à l'assistance technique du FMI. Quinze sociétés. C'est le cœur du système.

La Mauritanie compte une cinquantaine d'entreprises et établissements publics (SNIM, SNIM, SONELEC, MAURITEL, AIR MAURITANIE, SOCOGIM, SONIMEX, etc.). Elles concentrent les rentes minières, énergétiques, télécoms, portuaires, agricoles. Elles sont les vaches à lait de l'élite politico-militaire qui dirige le pays depuis des décennies.

- La SNIM (fer) : des milliards de dollars de revenus annuels, une opacité budgétaire

légendaire, des contrats d'exploitation opaques, des dettes croisées avec l'État jamais clarifiées.

- La SOMELEC (électricité) : déficitaire chronique, surfacturation des contrats de location de centrales thermiques, carburants surfacturés via des intermédiaires liés au pouvoir.

- MAURITEL (télécoms) : privatisée dans l'opacité, re-nationalisée par le biais de la SNIM, gérée comme une caisse noire.

- AIR MAURITANIE : épave financière maintenue en vie par des subventions budgétaires opaques. Ces entreprises sont dirigées par des proches du pouvoir, des généraux à la retraite, des ministres sortants, des hommes d'affaires « amis ». Leurs conseils d'administration sont des cercles fermés. Leurs marchés sont attribués par gré à gré. Leurs audits - quand ils existent - sont classés secret-défense.

La Cour des comptes, muselée, ne publie que des rapports aseptisés, des années après les faits. L'administration publique elle-même est une machine à prélever. Douanes, impôts, domaines, marchés publics : chaque administration est un péage. Les concours sont truqués, les promotions s'achètent, les contrôles s'achètent. L'Inspection générale d'État est une coquille vide. L'Inspection générale des finances n'a pas publié de rapport public depuis des années.

C'est cette administration, corrompue, inféodée au pouvoir, sans indépendance, que le FMI vient «assister techniquement » pour « améliorer la compilation des statistiques ».

La farce des « statistiques des finances publiques » : maquiller la réalité pour mieux la nier La mission FMI viserait à « élargir la couverture des statistiques financières et de la dette aux entreprises publiques » et à « améliorer la compilation des statistiques de finances publiques conformément au Manuel de statistiques des finances publiques 2014 ».

Traduction : on apprend à l'administration corrompue à mieux maquiller ses comptes pour qu'ils passent les revues du FMI.

Le Manuel SFP 2014 est un outil comptable. Il ne lutte pas contre la corruption. Il ne sanctionne pas le détournement. Il ne rend pas les contrats publics transparents. Il ne force pas la publication des bénéficiaires effectifs des marchés. Il ne contraint pas la publication des audits de la SNIM, de la SOMELEC, de la SOCOGIM.

Le FMI le sait. Ses propres évaluations (les Technical Assistance Reports d'AFRITAC Ouest, les Staff Reports pays) le disent en langage codé : « faibles capacités institutionnelles », « insuffisances dans la gestion des finances publiques », « nécessité de renforcer la transparence des entreprises publiques », « gouvernance des entreprises publiques perfectible ».

Euphémismes diplomatiques pour dire : le système est corrompu, nous le savons, nous continuons à payer.

La responsabilité du FMI : complice par action, complice par omission

Le FMI ne peut pas ignorer la réalité mauritanienne.

Ses missions Article IV, ses revues de programme, ses missions techniques d'AFRITAC Ouest, son représentant résident à Nouakchott), tout ce dispositif produit pourtant des rapports, des notes, des alertes internes.

Ce que le FMI sait, et ce qu'il tait :

- La dette contractée au nom de l'État finance la rente de l'élite. Les emprunts extérieurs (FMI, Banque mondiale, BAD, Chine, Arab Funds) financent des projets « d'infrastructure » surfacturés, attribués à des entreprises-écrans liées au pouvoir. L'argent revient en kickbacks, en comptes offshore, en immobilier à Dubaï, en France, au Maroc, en Turquie.

- Les « repères structurels » du FMI sont contournés systématiquement. Les « benchmarks structurels » sur la gouvernance des entreprises publiques, la transparence des contrats miniers, la publication des audits, la réforme de la commande publique - sont soit « partiellement respectés » avec des reports infinis, soit satisfaits par des mesures cosmétiques (décrets non appliqués, portails web vides, décrets d'application jamais signés).

- Le FMI valide les décaissements malgré le non-respect. Chaque revue de programme aboutit à un « achèvement » (completion) ou à une « dérogation » (waiver) pour les critères non respectés. L'argent coule. Le FMI ne peut pas ne pas décaisser : sa crédibilité institutionnelle, son modèle économique (les intérêts et commissions sur les prêts), sa bureaucratie l'exigent.

- Le FMI légitime le pouvoir en place. Chaque visite du Directeur général, chaque communiqué de presse saluant « l'engagement des autorités », chaque décaissement célébré comme un « vote de confiance » - tout cela renforce la légitimité internationale d'un régime qui ne doit sa survie qu'à la rente extérieure et à la répression intérieure.

- Le FMI impose l'austérité aux pauvres, pas aux prédateurs. Les conditionnalités classiques (réduction de la masse salariale, hausse des taxes à la consommation, suppression de subventions) frappent les pauvres. Les prédateurs - exemptés d'impôts, bénéficiaires de marchés publics, protégés par l'impunité - ne paient pas.

La pauvreté : le coût humain du pacte FMI-élite prédatrice

Pendant que le FMI débourse 105,6 millions de dollars en juin 2026, la Mauritanie affiche des indicateurs humains parmi les plus bas du monde :

- Pauvreté monétaire : 31% de la population sous le seuil national de pauvreté (Banque mondiale, 2024).

- Pauvreté multidimensionnelle : plus de 50% (PNUD).

- Malnutrition aiguë : 11% des enfants de moins de 5 ans (SMART 2023).

- Accès à l'électricité : < 50% (monde rural < 15%).

- Accès à l'eau potable : inégal, infrastructures vétustes.

- Éducation : taux d'achèvement primaire < 60%, qualité effondrée.

- Santé : 1 médecin pour 10 000 habitants, maternités sous-équipées, médicaments en rupture. La dette publique, c'est la dette des pauvres. Chaque dollar décaissé par le FMI, chaque dollar remboursé au FMI, c'est un dollar qui ne finance pas une école, un hôpital, une route rurale, une pompe à eau.

Le FMI a le devoir de rompre le cercle : il en a le pouvoir et le devoir moral

Le FMI n'est pas une institution passive. Ses statuts (Article IV, Article V, politiques de conditionnalité, politique de sauvegarde) lui donnent les instruments pour refuser de financer la prédation :

- Refuser les décaissements tant que les audits des 15 entreprises publiques (et des 35 autres) ne sont pas publiés, certifiés par des cabinets internationaux indépendants, et rendus publics.

- Conditionner tout nouveau programme à la publication des bénéficiaires effectifs de tous les marchés publics > 100 000 $.

- Exiger la réforme réelle de la commande publique : suppression des gré-à-gré, publication des contrats, indépendance de l'Autorité de régulation des marchés publics.

- Sanctionner la corruption avérée : gel des avoirs des responsables identifiés dans les rapports de la Cour des comptes, de l'IGE, des panels d'experts de l'ONU, des ONG (Transparency International, Publiez Ce Que Vous Payez).

- Soutenir la société civile et le parlement : conditionner l'appui budgétaire à l'adoption d'une loi sur la protection des lanceurs d'alerte, à l'indépendance de la Cour des comptes, au renforcement du Parlement.

- Refuser la complicité silencieuse : publier les rapports d'évaluation technique (TA reports) non expurgés, y compris les passages sur la corruption, la gouvernance, l'opacité.

Le FMI ne le fera pas de lui-même. Son modèle économique, sa culture institutionnelle, sa gouvernance (dominée par les pays créanciers), son personnel (carriéristes, prudents, formatés) l'en empêchent.

L'appel : que la société civile, les parlements, les médias, les peuples exigent des comptes Cet article n'est pas une prière adressée au FMI. C'est une mise en demeure morale et politique adressée à ceux qui subissent : les populations mauritaniennes, les organisations de la société civile, les députés d'opposition, les syndicats, les journalistes libres, la diaspora, les mouvements de jeunesse. Exigez :

- La publication intégrale des audits des 50 entreprises publiques.

- La publication des contrats miniers, pétroliers, de pêche, des conventions fiscales.

- La liste des bénéficiaires effectifs des marchés publics d’un montant supérieur à 50 000 $.

- La déclaration d'intérêts et de patrimoine de tous les ministres, directeurs généraux, directeurs centraux, juges, généraux - et leur publication.

- L'audit citoyen de la dette : qui a emprunté ? Pour quoi ? Où est l'argent ? Qui rembourse ?

- La suspension du service de la dette odieuse, illégitime, contractée dans l'opacité et détournée.

Et au FMI, dites-le clairement : « Votre argent finance nos bourreaux. Arrêtez. Ou assumez votre complicité. »

Au ministre des finances mauritanien, aux représentants du FMI, vous savez que les statistiques que vous « améliorez » masquent un hold-up. Vous savez que les « repères structurels » que vous validez sont du théâtre. Vous savez que les 105,6 millions de dollars décaissés en juin 2026 ne financeront pas une seule école, un seul hôpital, une seule pompe à eau pour les pauvres de l'Adrar, du Guidimakha, du Hodh.

Vos mots « modernisation », « statistiques », « gouvernance », « transparence », par lesquels vous légitimez les gouvernants prédateurs et confortez votre bureaucratie « bretton-woodsienne », ne sont que les fards par lesquels vous tentez de cacher la douleur d’un peuple spolié. Et vous le savez.

Pr ELY Mustapha




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Source : Ely Mustapha
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