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05-04-2026

19:45

Il ne suffit plus de coexister, il faut organiser le cadre commun

Ce n’est pas l’unité mauritanienne qui est en question. C’est le cadre qui aurait dû l’organiser et qui n’a jamais vraiment été construit.

Depuis des décennies, les mots circulent , unité nationale, cohésion, vivre ensemble, réconciliation. Ces expressions ont leur utilité. Mais à force d’être répétées sans être adossées à un travail de fond, elles finissent par produire l’effet inverse de celui qu’on leur prête.

Elles rassurent un instant, puis laissent les mêmes questions revenir, les mêmes doutes s’installer, les mêmes blocages se reformer. Le problème mauritanien n’est pas un manque de slogans. Il touche à la manière dont le pays se pense, s’organise et se projette.

Pendant longtemps, l’analyse dominante a réduit la Mauritanie à une addition de groupes, de sensibilités, de mémoires et de langues qui auraient du mal à tenir ensemble. Cette lecture a la force des apparences. Elle paraît même parfois confirmée par les crises qui ont jalonné notre trajectoire. Pourtant, elle rate l’essentiel.

La Mauritanie n’est pas une juxtaposition accidentelle de mondes qui se supporteraient sans vraiment se reconnaître. Elle est une construction historique dense, ancienne, entremêlée. Elle est née de circulations, d’échanges, d’interdépendances, de conflits aussi, mais surtout de cohabitations successives qui ont fini par produire un espace commun.

Le Sahara, la vallée du fleuve, les cités savantes, les routes caravanières, les mahadras, les langues, les formes d’autorité religieuse et sociale tout cela n’a pas fabriqué plusieurs Mauritanies posées côte à côte. Tout cela a fabriqué une seule réalité nationale, complexe, parfois inégalement organisée, mais réelle. Ce pays existe. Ce qui a manqué, c’est le cadre capable d’en organiser durablement la pluralité.

Nous avons souvent abordé nos crises comme si elles provenaient d’une incompatibilité de fond entre les composantes de la société. C’est une erreur de diagnostic. Le cœur de la difficulté est ailleurs. Il tient pour une large part à une crise de perception entre élites entre trajectoires de formation, entre références politiques, culturelles et administratives qui ont appris à se regarder avec soupçon au lieu de se traduire mutuellement.

À partir de là, des décisions qui auraient pu être traitées comme des arbitrages normaux ont été perçues comme des gestes de domination. Des réformes ont été lues comme des offensives. Des désaccords sont devenus des récits de séparation. Et lorsque la méfiance s’installe à ce niveau, elle finit par déborder les cercles dirigeants pour structurer la société elle-même.

C’est ainsi que se construisent les fractures durables. Non seulement par les faits, mais par les interprétations accumulées, transmises, parfois durcies au fil des générations. Il faut donc sortir d’une double facilité. La première consiste à nier les blessures au nom d’une unité abstraite. La seconde consiste à essentialiser les divisions jusqu’à faire croire qu’elles seraient indépassables. Aucune de ces deux voies n’ouvre une perspective sérieuse. Nommer les douleurs du pays n’implique pas de l’enfermer dans la blessure.

Parler du passif humanitaire, des déportations, des crises mémorielles, des déséquilibres perçus ou réels, des frustrations linguistiques, de la question foncière ou des difficultés d’intégration de certaines composantes sociales cela ne revient pas à fragiliser l’unité. C’est refuser de bâtir le commun sur le déni. Un pays ne se stabilise pas en demandant aux mémoires de se taire.

Il se stabilise lorsqu’il devient capable de les inscrire dans une architecture plus large. Voilà pourquoi la Mauritanie a besoin aujourd’hui de plus qu’un apaisement conjoncturel. Elle a besoin d’un véritable contrat national.

Le contrat national n’est pas une formule décorative, ni une invocation. Il désigne un cadre de coexistence structuré, fondé sur la reconnaissance des trajectoires historiques, l’organisation assumée de la pluralité et la garantie équitable des droits. Il ne s’agit pas d’effacer les différences. Il s’agit de les rendre compatibles avec un horizon commun. Il ne s’agit pas de demander à chacun de renoncer à sa mémoire, à sa langue, à sa place dans le récit national.

Il s’agit de construire des institutions, des règles et des équilibres qui empêchent ces différences de se transformer en machines à produire de la défiance. Cette exigence se déploie en trois temps. Le premier est celui de la mémoire et c’est le plus difficile à assumer.

Non pas pour entretenir une politique de la plainte, encore moins pour fabriquer une concurrence victimaire. Mais parce que certains épisodes ont laissé des traces profondes, et qu’aucune stabilité sérieuse ne pourra être construite sans un traitement responsable de ce passif. La mémoire n’est pas un obstacle à l’unité. C’est, traitée avec honnêteté, l’une de ses conditions.

Le deuxième temps est celui de la pluralité culturelle, linguistique, sociale. La langue, en Mauritanie, n’est jamais seulement un outil. Elle touche à l’école, à l’administration, à l’accès aux opportunités, à la représentation de soi dans le pays.

Vouloir traiter ce sujet par le rapport de force conduit mécaniquement à la crispation. Le traiter avec intelligence suppose d’assumer qu’une société plurielle ne se consolide pas par l’effacement d’une partie d’elle-même. La pluralité organisée est une force. La pluralité ignorée devient une fracture.

Le troisième temps est celui des institutions et de l’avenir. Un pays se stabilise lorsqu’il fait fonctionner des mécanismes crédibles, lisibles, équitables justice, processus électoral, séparation des pouvoirs, transparence, continuité de l’État.

Ce n’est pas là un confort secondaire. C’est le cœur du pacte. Et ce pacte doit inclure la terre qui en Mauritanie n’est pas qu’un actif économique, mais touche à la dignité, à l’histoire, aux ancrages et la jeunesse, qui concentre tout à la fois nos retards, nos promesses et nos contradictions. Un pays qui ne crée pas d’horizon pour sa jeunesse prépare sa propre fatigue politique.

Nous avons trop longtemps confondu coexistence et organisation. Les sociétés peuvent coexister dans la méfiance, dans le malentendu, dans le contournement mutuel. Cela ne produit ni profondeur nationale, ni confiance, ni durée. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la proximité physique entre Mauritaniens. C’est l’architecture qui permet à cette proximité de devenir une force politique, institutionnelle et économique.

La Mauritanie n’a pas à chercher un miracle. Elle a à accomplir un travail de structuration. Elle ne doit pas inventer artificiellement son unité. Elle doit apprendre à l’organiser. Le moment actuel peut être utile à condition de ne pas être réduit à un simple exercice de mise en présence. Le pays a besoin d’un dialogue qui n’ajoute pas du bruit au bruit, mais qui clarifie les niveaux du problème.

Il a besoin d’un effort qui articule mémoire, pluralité, institutions, territoires et avenir. Il a besoin d’un langage de construction. La question n’est pas de savoir si les Mauritaniens peuvent vivre ensemble ils vivent déjà ensemble. La question est de savoir s’ils auront la volonté politique de transformer cette coexistence en architecture. C’est là, et nulle part ailleurs, que se jouera la suite.

Mansour LY
Juriste consultant





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